Appel au "Peuple de Paris !" du 25 juin 1940

Pour manifester son soutien à l'armistice franco-allemand du 22 juin 1940, le Parti communiste diffuse le 25 juin 1940 un Appel au "Peuple de Paris !" dans lequel il accuse le Général de Gaulle d'être au service de "l'impérialisme britannique", dénonce ses appels à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand et enfin plaide pour la constitution d'un gouvernement communiste "décidé à maintenir la paix" avec l'Allemagne nazie.


Armistice franco-allemand du 22 juin 1940

Le 17 juin 1940 à Bordeaux, le Maréchal Pétain, nommé la veille président du Conseil, annonce dans un discours radiodiffusé "qu'il faut cesser le combat", autrement dit qu'il faut mettre un terme au conflit avec l'Allemagne, et que pour cette raison il a sollicité le gouvernement allemand afin de connaître les conditions de l'armistice.

Illustration de l'alliance germano-soviétique, le jour même de cette démarche du gouvernement français visant à mettre fin aux hostilités entre la France et l'Allemagne, Viatcheslav Molotov, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, convoque sans délai l'ambassadeur allemand à Moscou, Friedrich Werner von der Schulenburg, afin de lui exprimer "les plus chaleureuses félicitations du Gouvernement soviétique pour le magnifique succès des forces armées allemandes". (Télégramme n° 1167 du 17 juin 1940)

Le lendemain à Londres, le Général de Gaulle s'exprime à la BBC pour condamner l'initiative pétainiste et appeler les Français à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand. L'Appel du 18 juin 1940, qui marque le refus de tout armistice avec le régime hitlérien, est l'acte fondateur de la Résistance française : "Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas".

Signé le 22 juin 1940, l'armistice franco-allemand impose à la France l'occupation des 2/3 de son territoire, le maintien en captivité de 1,5 millions prisonniers de guerre, la démobilisation et le désarmement de ses forces armées, et enfin le paiement d'une indemnité journalière dont le montant sera fixé à 400 millions de francs.

Dans une allocution prononcée le lendemain à la Radio de Londres, le Général de Gaulle déclare que cet armistice est une véritable "capitulation" et que de ce fait le Gouvernement Pétain a perdu toute légitimité :

"L'armistice accepté par le gouvernement de Bordeaux est une capitulation.
Cette capitulation a été signée avant que soient épuisés tous les moyens de résistance. Cette capitulation livre à l'ennemi qui les emploiera contre nos alliés nos armes, nos avions, nos navires, notre or. Cette capitulation asservit complétement la France et place le gouvernement de Bordeaux sous la dépendance immédiate et directe des Allemands et des Italiens. 
Il n'existe donc plus sur le territoire de la France métropolitaine de gouvernement indépendant susceptible de soutenir au dehors les intérêts de la France et ceux des Français."

A l'inverse, le Parti communistefidèle à sa ligne pacifiste, approuve la signature de l'armistice franco-allemand en diffusant l'Humanité n° 57 du 24 juin 1940 qui appelle à "Construire la Paix" avec l'Allemagne nazie :

"L'armistice est signé.
Ah, certes nous serrons les poings à la pensée qu'une autre paix eut pu être conclue en Septembre-Octobre dernier comme la proposaient les Communistes. Mais à cette époque Daladier jugeait que les ordres de la Cité de Londres devaient être obéis.
Construire la Paix ! Voilà donc la tâche urgente."

Le texte fait aussi référence à la lettre remise au président de la Chambre à la fin de la Campagne de Pologne dans laquelle les députés communistes demandaient une délibération du Parlement sur d'imminentes propositions de Paix. L'Humanité attribue l'échec de cette initiative pacifiste à la soumission du Gouvernement Daladier aux "ordres de la Cité de Londres".

Pour souligner le fait que le Général de Gaulle incarne un projet radicalement différent de celui défendu par le Parti communiste, on mentionnera que le fondateur de la Résistance française s'exprime aussi le 24 juin pour appeler encore une fois à combattre l’occupant allemand :

"Il faut qu'il y ait un idéal. Il faut qu'il y ait une espérance. Il faut que, quelque part, brille et brûle la flamme de la résistance française."


Appel au "Peuple de Paris !"

Le Parti communiste réaffirme explicitement son soutien à l'armistice franco-allemand dans un Appel au "Peuple au Paris !" diffusé à partir du 25 juin 1940.

Rédigé par Jacques Duclos, responsable du Parti communiste clandestin, l'Appel au "Peuple de Paris !" s'adresse à la population parisienne et c'est pour ce motif qu'il est signé "La Région Paris-Ville du Parti communiste français."

La diffusion de ce tract dans les jours qui suivent la signature de l'armistice franco-allemand est attestée par le rapport du 30 juin 1940 que Jacques Duclos rédige à l'attention de l'Internationale communiste :

"Considérant qu'en tout état de cause notre Parti devait parler et ne pas se laisser lanterner [référence aux négociations avec les autorités allemandes] nous avons publié un premier tract de la Région Paris-Ville". (1)

Pour justifier la date du 25 juin 1940 comme date de diffusion on mentionnera que dans la matinée du 26 juin 1940, Otto Abetz reçoit à l'ambassade d'Allemagne une délégation du Parti communiste pour des discussions portant sur la reparution de l'Humanité et que pendant ces débats il exhibe un exemplaire de l'Appel au "Peuple de Paris !" en demandant aux deux dirigeants communistes présents, Maurice Tréand et Jean Catelas, s'ils sont responsables de la diffusion de ce tract. (2)

Dans son Appel au "Peuple de Paris !", le Parti communiste fait d'abord le constat que la guerre franco-allemande est terminée : "l'armistice est signé".

Approuvant cette convention qui met fin aux hostilités entre la France et l'Allemagne, il rend ensuite hommage à "tous ceux qui sont restés sur les champs de bataille, aux mères, aux veuves, aux orphelins, aux mutilés, à toutes les pitoyables victimes de la guerre".

Pour le même motif, il condamne tous "les agents de l'impérialisme britannique" qui veulent persuader "le peuple de France" de poursuivre la guerre "pour le compte des financiers de la Cité". C'est la première mention du Général de Gaulle dans la propagande communiste. Il appelle aussi à l'indépendance des "peuples coloniaux" pour empêcher l'implantation de la France Libre dans les territoires de l'Empire français et l'engagement de ces peuples dans la guerre contre l'Allemagne.

Pour justifier ce soutien à l'armistice franco-allemand, le Parti communiste rappelle en outre qu'il s'est mobilisé contre la guerre dès septembre 1939. Ainsi, il célèbre l'action de ses militants qui ont diffusé "les mots d'ordre communistes de lutte pour la paix" malgré la répression organisée par les Gouvernements Daladier et Reynaud. Il dénonce aussi tous les bellicistes qui "ont insulté les communistes parce qu'ils voulaient la paix".

Dans la partie suivante, point central du tract, le Parti communiste soumet au "peuple de Paris, interprète des sentiments du peuple de France tout entier," son projet politique pour "un avenir meilleur" en soulignant qu'il est placé "sous le signe du travail, de la justice, de la paix et de la fraternité des peuples".

Sur le plan intérieur, le Parti communiste demande d'une part "la remise en activité de toutes les entreprises" et d'autre part la libération des communistes "jetés en prison pour avoir défendu la paix" ainsi que la mise en accusation "de tous ceux qui ont poussé la France à la guerre".

Sur le plan extérieur, le Parti communiste plaide pour la signature d'un Traité de paix entre la France et l'Allemagne et l'établissement de rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand.

Enfin, pour réaliser ce projet politique, le Parti communiste appelle à la formation d'un "gouvernement populaire démocratique" qui soit "décidé à maintenir la paix" et à poursuivre avec l'URSS "une politique d'amitié qui compléterait heureusement le Pacte germano-soviétique et contribuerait à créer les conditions d'une paix juste et durable".


Pacte d'amitié franco-soviétique

Dans son rapport à l'IC du 30 juin 1940, Jacques Duclos ébauche un programme revendicatif qui prévoit notamment :

Politique Extérieure 
Maintien de l'armistice et répression énergique de toute action tendant à entraîner à nouveau le peuple français dans la guerre.
Soutien des peuples coloniaux dans la lutte pour leurs revendications et leur indépendance
Conclusion d'un pacte d'amitié avec l'URSS qui compléterait le pacte germano-soviétique et constituerait un important facteur de pacification européenne". (3)

On notera que toutes ces revendications sont reprises dans l'Appel au "Peuple de Paris !".

En particulier, la conclusion d'un pacte d'amitié franco-soviétique qui "compléterait le pacte germano-soviétique", autrement dit serait conforme aux intérêts de l'Allemagne, et "constituerait un important facteur de pacification européenne", autrement dit inciterait l'Angleterre à faire la Paix avec l'Allemagne.

Dans sa Directive du 20 juillet 1940, l'IC fera la recommandation suivante concernant cette revendication :

"Juste proposer entente avec URSS mais sans la présenter comme un complément pacte germano- soviétique et sans parler de pacification Europe." (4)

Suivant les instructions de l'IC le PCF appellera désormais à la conclusion d'un pacte d'amitié franco-soviétique sans faire référence ni au Pacte germano-soviétique ni à la pacification européenne.


Historiographie communiste

Tract pacifiste, anti-gaulliste et anglophobe, l'Appel au Peuple de Paris ! du 25 juin 1940, comme de nombreux textes de cette période, contredit la thèse de l'historiographie communiste selon laquelle le Parti communiste s'est engagé dans la lutte contre l'envahisseur allemand dès l'été 1940. Thèse qui de surcroît s'appuie sur des documents falsifiés (Appel de Charles Tillon du 17 juin 1940 et Appel au Peuple de France de juillet 1940) voire inexistant (Propositions du 6 juin 1940).


(1) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, p. 197.
(2) Lettre de Otto Abetz du 28 juin 1940.
(3) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, Ibid. p. 198.
(4) Ibid. p. 231


Document 1 : 

Appel au "Peuple de Paris ! "
du 25 juin 1940

Peuple de Paris !

L'armistice est signé. Nos soldats ne se battent plus et, tandis qu'a cessé le bruit du canon, nos pensées vont à tous ceux qui sont restés sur les champs de bataille, aux mères, aux veuves, aux orphelins, aux mutilés, à toutes les pitoyables victimes de la guerre.
C'est en vain que les agents de l'impérialisme britannique essayent maintenant de persuader le peuple de France qu'il doit poursuivre maintenant la guerre pour le compte des financiers de la Cité et, tandis que ces messieurs tentent d'étendre le feu de la guerre aux colonies, les communistes disent aux peuples coloniaux : "Mettez à profit les difficultés de vos oppresseurs pour briser vos chaînes, pour vous libérer, pour conquérir votre indépendance."
Le peuple de France aspirait à la paix, et c'est pourquoi, malgré la répression de Daladier-Reynaud-Mandel, les mots d'ordre communistes de lutte pour la paix ont eu une si profonde résonance dans l'âme populaire. [...] (a)
Tous les partis, tous les hommes politiques, de Blum à Marin, les Jouhaux et consort, tous ont insulté les communistes parce qu'ils voulaient la paix, mais aujourd'hui chaque français comprend qu'ont eu raison ceux qu'on a mis en prison et que criminels ont été ceux qui ont entraîné la France dans la guerre. [...] (b)
Tandis que le peuple songe aux efforts qu'il va falloir déployer pour relever nos ruines, pour restaurer notre économie, pour veiller sur le sort des blessés, des orphelins, des veuves, des vieux parents, ils se sont pénétrés d'un sentiment de justice et exigent que les comptes soient réglés avec les responsable, et que ceux qui ont profité de la guerre en paient les frais.
Voilà pourquoi le peuple de Paris, interprète des sentiments du peuple de France tout entier, décidé à préparé un avenir meilleur sous le signe du travail, de la justice, de la paix et de la fraternité des peuples demande :
1° La libération des élus du peuple et des militants jetés en prison pour avoir défendu la paix, et le rétablissement des représentants du peuple déchus de leurs droits et de leurs fonctions.
2° La mise en accusation et le jugement public de tous ceux qui ont poussé la France à la guerre et ont trompé le peuple de France pour pouvoir poursuivre leur criminelle politique.
3° La confiscation de tous les bénéfices de guerre, l'institution d'un prélèvement massif sur les grandes fortunes, la nationalisation sans indemnité des banques, mines, chutes d'eau, grosses entreprises, chemins de fer, en vue de mobiliser toutes les ressources du pays, économiques et financières.
4° La remise en activité de toutes les entreprises, y compris celles dont les propriétaires sont défaillants.
5° Le rétablissement des droits démocratiques, des libertés ouvrières et syndicales.
Mais un tel programme ne sera pas réalisé par un gouvernement de syndics de faillite [...] (c).
Le gouvernement que le pays attend et que les événements imposent, c'est un gouvernement populaire démocratique, s'appuyant sur le peuple, lui inspirant la confiance, lui donnant des raisons de travailler et d'espérer, un gouvernement de lutte contre la ploutocratie, composé d'hommes courageux, honnêtes, ayant donné des preuves de leur dévouement à la cause du peuple, un gouvernement décidé à maintenir la paix, un gouvernement décidé à poursuivre avec l'URSS, pays du socialisme, une politique d'amitié qui compléterait heureusement le Pacte germano-soviétique et contribuerait à créer les conditions d'une paix juste et durable.
Peuple de Paris, unis-toi à l'appel de ceux qui, au risque de leur liberté et de leur vie, t'ont toujours dit la vérité.
Sous le drapeau de la lutte contre le capitalisme générateur de misère et de guerre, sous le drapeau du travail, de la liberté, de la paix, de la fraternité et de l'indépendance des peuples, nous relèverons la France de ses ruines.

La Région Paris-Ville du Parti communiste français.


(A. Rossi, Les communistes français pendant la drôle de guerre 1939-40, 1951, rééd. 1972, pp. 371-372. L'auteur indique que ce tract a été diffusé à partir du 25 ou du 26 juin 1940.)

On reproduira ci-après les passages manquants :

a)
"Et aujourd'hui, devant les désastres accumulées par la guerre, le Peuple comprend que si on avait écouté les communistes, la France n'aurait pas connu la guerre.
Les députés communistes qui eurent le courage de demander la paix, en septembre 1939, furent odieusement attaqués, persécutés, emprisonnés. On leur imputait ce crime de vouloir une "paix blanche", une paix sans morts, qui aurait laissé la France comme avant septembre 1939."

b)

"Et ces jours derniers jours, le sinistre Langeron, homme à tout faire de Daladier et de Mandel, a poursuivi sa méprisable besogne en arrêtant d'honnêtes défenseurs de la Paix, qui n'ont eu qu'un tort, celui d'avoir raison trop tôt.
Le fait de voir ceux qui sont responsables de nos malheurs continuer ainsi leur politique criminelle ne peut que montrer aux masses populaires la nécessité de demander justice."

c)

"Mais un tel programme ne sera pas réalisé par un gouvernement de syndics de faillite, par un gouvernement de militaires vaincus et de vieux politiciens de retour au passé chargé, à la Laval, Frossard et compagnie."

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